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Les «deepfakes» ébranlent notre vision du monde

Depuis toujours, les gens croient en ce qu’ils ont vu ou entendu personnellement – même s’il ne s’agit que d’une vidéo. Les «deepfakes» sonnent définitivement la fin de cette époque.

Peter Sennhauser | Texte

«Je ne prends pas parti, je fais juste des photos», déclare le photojournaliste Russell Price (joué par Nick Nolte) dans une scène majeure du film «Under Fire» en 1983. Mais très vite, Price fait fi de son éthique professionnelle et prend parti pour les sandinistes lors de la rébellion au Nicaragua. Il manipule l’opinion publique (et le Gouvernement américain) avec un portrait du leader des rebelles, qu’il dit authentique. Or, celui-ci était déjà décédé au moment du cliché.

L’histoire de la falsification est presque aussi vieille que la photographie elle-même. Il est d’autant plus étonnant que les gens continuent de la considérer comme particulièrement probante à l’heure de la numérisation – et cela vaut également pour d’autres procédés d’enregistrement direct, comme les images animées et le son.

Enregistrement d’événements inventés Les ordinateurs, les bits et les octets ont simplifié à l’extrême et rendu moins coûteuses les manipulations techniques, mais pas seulement. Les possibilités que nous ouvre l’intelligence artificielle («machine learning» ou «deep learning») vont bien plus loin: les ordinateurs les plus performants analysent des individus dans le moindre détail afin de pouvoir en déduire une «version synthétique» – avec toutes les caractéristiques, de la minuscule tache de naissance aux expressions et mouvements typiques. Il est donc possible de modifier des clichés et films existants, mais aussi de créer des falsifications intégrales d’événements qui n’ont jamais eu lieu.

«Deep fake» désigne la méthode qui fascine depuis quelques mois les tabloïds et les chaînes de télévision, et qui a donné lieu à des démonstrations plus ou moins spectaculaires avec des discours de Mark Zuckerberg ou Barack Obama qui n’avaient jamais été tenus. Les conséquences sont graves: l’apparence, la présentation et la voix d’une personne sont considérées comme des preuves de l’authenticité d’un enregistrement (ou d’une transmission!).

Il y a quelques semaines, lorsque le PDG allemand d’une multinationale a demandé au téléphone à un ami en Grande-Bretagne de virer une grosse somme d’argent à un fournisseur hongrois, afin que l’argent arrive en temps voulu, avant le week-end, l’ami ne s’est pas posé de questions. Il ne soupçonnait pas qu’au bout du fil, ce n’était pas le PDG qui parlait, mais un escroc rusé qui avait réussi à reproduire la voix de l’Allemand par «deepfake», de sorte que l’appel laissait croire qu’aucune identification supplémentaire n’était nécessaire. Pour l’économie, de tels signaux signifient simplement que les processus d’identification des décideurs doivent être augmentés d’un ou deux facteurs: un mot de passe en plus du visage et de la voix, et peutêtre une clé matérielle comme attestation.

Il y a quelques semaines, lorsque le PDG allemand d’une multinationale a demandé au téléphone à un ami en Grande-Bretagne de virer une grosse somme d’argent à un fournisseur hongrois, afin que l’argent arrive en temps voulu, avant le week-end, l’ami ne s’est pas posé de questions. Il ne soupçonnait pas qu’au bout du fil, ce n’était pas le PDG qui parlait, mais un escroc rusé qui avait réussi à reproduire la voix de l’Allemand par «deepfake», de sorte que l’appel laissait croire qu’aucune identification supplémentaire n’était nécessaire. Pour l’économie, de tels signaux signifient simplement que les processus d’identification des décideurs doivent être augmentés d’un ou deux facteurs: un mot de passe en plus du visage et de la voix, et peutêtre une clé matérielle comme attestation.

Mais pour tous ceux qui dépendent de la crédibilité dans l’espace public ou en temps réel, les «deepfakes» constituent un défi de taille: les médias, les politiciens, les managers d’entreprises, les investisseurs et même l’industrie du divertissement vivent de et avec des déclarations publiques, qui impliquent crédibilité et identification en temps réel.

Pour tous ceux qui dépendent de la crédibilité dans l’espace public ou en temps réel, les «deepfakes» constituent un défi de taille.

Le fait que ces conditions disparaissent presque simultanément avec le déclin des médias d’information en tant que gardiens augmente encore les risques. Il n’a jamais été aussi facile d’envoyer des ondes de chocs dans des strates entières de la société avec des «informations » manipulées ou falsifiées: aujourd’hui, les médias ne sont plus nécessaires, chacun a accès aux plateformes adéquates.

«Authenticité radicale» «L’équipe de spécialistes en production de réseaux sociaux que je dirige est confrontée chaque jour à des vidéos sorties de leur contexte, faussement déclarées, éditées, falsifiées ou modifiées par CGI», déclare Hazel Baker de l’agence de presse Reuters. Les «deepfakes»constitueront le prochain défi pour les agences de presse professionnelles.

«Nous sommes résolus à fournir ce travail de vérification car nous savons qu’aujourd’hui, les premières images de grands événements viennent très souvent de témoins qui enregistrent avec leurs smartphones.» Mme Baker a donc confronté son équipe à des «deepfakes » qu’elle avait créés elle-même, et elle a déterminé qu’à l’avenir, l’instinct prendrait encore plus d’importance pour reconnaître des falsifications.

Mais le public lui-même se sensibilise, si l’on en croit les augures de la génération Z. «De nombreuses études attestent que les personnes âgées de plus de 65 ans sont les plus exposées aux théories du complot, et que ce sont elles qui diffusent le plus de fake news sur les réseaux sociaux», écrit Simon M. Ingold dans la rubrique Feuilleton de la «NZZ».

Il s’appuie sur le gourou de l’autopromotion, Jeetendr Sehdev («The Kim Kardashian Principle»), originaire des Etats-Unis, et déclare que les jeunes s’orientent vers un système de valeur qui pourrait servir à corriger les fake news: ils placent l’authenticité avant tout. Toutefois: «L’authenticité radicale ne doit pas être comparée à un besoin de vérité objective absolue. Elle implique de vivre en harmonie avec ses propres valeurs, idéaux et lacunes, et de maintenir ce comportement de manière crédible et sans compromis face aux autres.»

Soyons honnêtes: même Russell Price dans «Under Fire» ne peut pas seulement «faire des photos» sans vivre selon ses convictions. Néanmoins, à la fin du film, il rétablit la vérité objective en livrant les méchants avec des photos. »