«Nous avons tous du pouvoir»

Madame Bauer-Jelinek, quel est le lien entre pouvoir et influence?
Le terme d’«influence» est souvent utilisé pour désigner l’exercice du pouvoir. Chacun d’entre nous exerce son pouvoir en cas de conflit d’intérêts. Je souhaite quelque chose et mon adversaire s’y oppose, ou inversement: à partir de ce moment-là, tout est question d’exercice du pouvoir. En fonction de nos intérêts, nous faisons en sorte qu’un conflit dégénère ou, à l’inverse, se résolve.

Le pouvoir a-t-il une connotation négative?
Lorsque j’ai commencé à étudier le pouvoir, je me suis aperçue qu’il y avait peu de publications de vulgarisation sur le sujet. Je suis parvenue à la conclusion que les Etats vaincus de la Seconde Guerre mondiale, traumatisés par l’abus de pouvoir, avaient constitué une société du consensus. C’est à ce moment-là que le pouvoir est devenu tabou. Depuis les années 1990, les échanges sont redevenus plus directs et la question du pouvoir a gagné en importance.

Ce tabou existe-t-il encore?
Le pouvoir a une connotation négative car chacun d’entre nous a fait l’expérience de l’abus de pouvoir, que ce soit dans sa famille, au travail ou en politique. C’est la raison pour laquelle on préfère se considérer comme très coopératif. Ce sont toujours les autres les méchants. Cet état d’esprit est tenace, mais n’est en aucun cas efficace.

Le pouvoir de la fonction existe-t-il encore?
Bien sûr. La fonction est l’une des huit sources de pouvoir. Le pouvoir de la fonction existe encore dans les organisations qui donnent du pouvoir à une seule personne, par exemple une fonction de direction en économie ou en politique. Cette forme de pouvoir a toujours ses limites: ce qu’elle permet, et ne permet pas, de faire.

Pourtant, on lit partout que les dirigeants
devraient gagner le respect – le pouvoir.
C’est une question de mode. Certes, le charisme a son importance, mais sans la fonction, le pouvoir perdrait sa légitimité. A l’heure actuelle, le pouvoir
de la fonction est plutôt relégué au second plan.

„Nous avons peur de notre propre pouvoir.“

Qu’en est-il dans les entreprises agiles qui ont adopté des hiérarchies horizontales et des systèmes comme l’holacratie?
Il est certes urgent d’abolir les structures rigides dans bon nombre d’entreprises. Mais souvent, on jette le bébé avec l’eau du bain en attendant des collaborateurs qu’ils aient toutes les compétences. C’est tout bonnement impossible. Les collaborateurs devraient se libérer de leurs peurs, être de bons communicants, et se montrer sociables et compétents. Or, il est impossible d’avoir un profil si polyvalent. Je conseille donc aux décideurs d’adopter le concept de l’agilité avec précaution car les hiérarchies ont aussi leur utilité.

Dans quelle mesure pouvoir et peur sont-ils liés?
Le pouvoir a une telle connotation négative que nous avons peur non seulement du pouvoir des autres, mais également du nôtre. En s’imposant, on court le risque que son interlocuteur réagisse mal. C’est dans la nature des choses: à l’issue d’un conflit, il y a un gagnant, et l’on doit savoir le reconnaître en se montrant fair-play.

Sommes-nous tous avides de pouvoir?
Nous avons tous du pouvoir car nous devons toujours nous imposer. Les conflits d’intérêts existent dans toutes les relations, sociétés et familles. Et on les résout en usant d’instruments de pouvoir. Pourtant, nous ne voulons pas le voir parce que nous envisageons toujours la dégénération du conflit. La résolution pacifique d’un conflit relève d’une compétence de pouvoir, par exemple de la capacité à se poser les questions suivantes: est-ce que j’ai dit ce que je voulais? Est-ce que je sais ce que veut mon adversaire?

„Les conflits d’intérêts sont résolus par l’usage du pouvoir.“

Vous opposez compétence du pouvoir et compétence sociale.
Selon moi, le pouvoir est la partie immergée de la compétence sociale. Avoir du pouvoir, ce n’est pas seulement agir pacifiquement et faire preuve de coopération. C’est aussi savoir mener un combat lorsque c’est nécessaire et se réconcilier avec l’autre. A chacun d’user des moyens qu’il souhaite pour ce faire. Il ne s’agit toutefois pas de s’appuyer uniquement sur nos acquis de l’enfance. Il est possible d’élargir sa palette d’outils et de développer de nouvelles techniques.»

Christine Bauer-Jelinek
Spécialiste du pouvoir