,

Santé et numérisation

Le professeur Stefan Böhm, professeur titulaire en gestion d’entreprise à l’Université de St-Gall, évoque les effets de la numérisation sur la santé des actifs.

Quel est le principal enseignement de votre étude consacrée à la thématique des «Effets de la numérisation sur la santé des actifs»?

Comme le suggèrent les données de l’étude, la numérisation a atteint la population active. Alors que les différences entre les branches sont relativement mineures, on observe des différences plus marquées entre les différents groupes professionnels. Comme il fallait s’y attendre, la numérisation est ainsi plus étendue dans les métiers informatiques et scientifiques que dans les métiers de l’entretien. Les différences sont encore plus nettes concernant certains aspects de la numérisation, par exemple la pression liée à l’adaptation technologique. Une forte pression pour ne pas se laisser distancer par les nouvelles technologies est notamment perceptible dans le domaine de la direction d’entreprise et les secteurs informatiques et scientifiques. Les différences liées à l’âge concernant l’optimisme technologique, les capacités technologiques et la peur de perdre son emploi à cause de la technologie sont plutôt faibles.

Pour ce qui est des effets potentiels de la numérisation sur la santé, cette étude permet, dans une certaine mesure, de lever l’alerte. Les jours de maladie des actifs ne sont que faiblement corrélés à la numérisation perçue. Il existe cependant des liens de causalité entre la numérisation et l’épuisement émotionnel ainsi que des conflits entre vie professionnelle et familiale.

L’étude a été menée en Allemagne. Qu’en est-il de la Suisse? Quels parallèles ou différences voyez-vous?

Nous ne pouvons pas donner d’indications concrètes pour la Suisse, car nous n’avons réalisé l’étude en question qu’en Allemagne. En raison des nombreux parallèles entre ces deux pays, nous pensons toutefois que les valeurs et les relations devraient être similaires.

Quels sont selon vous les pires effets secondaires négatifs de la numérisation pour les travailleurs?

Les effets secondaires négatifs les plus graves de la numérisation se manifestent au travers d’un épuisement émotionnel accru et d’une multiplication des conflits entre le travail et la vie de famille. L’une des raisons pourrait en être l’utilisation très répandue des technologies de l’information et de la communication (TIC) à des fins professionnelles pendant le temps libre. Quand une joignabilité constante est exigée, les actifs ont du mal à distinguer leur vie professionnelle de leur vie privée. Il est souvent difficile de «déconnecter» véritablement et les problèmes professionnels ont davantage tendance à envahir la sphère privée et il reste moins de temps pour la famille. Cette situation favorise les conflits et le stress émotionnel augmente.

Comment les entreprises peuvent-elles remédier à ces effets secondaires indésirables de la numérisation?

Une bonne relation avec son manager peut aider à atténuer les effets négatifs de la numérisation. Il peut par exemple aider à limiter la peur de la perte de l’emploi du fait de la technologie et le présentéisme qui en découle. Les organisations peuvent en outre soutenir leurs employés en leur proposant des possibilités de flexibilisation de leurs horaires et lieux de travail. Cette évolution doit être associée à une autonomie et à une responsabilisation, autrement dit les collaborateurs doivent pouvoir décider eux-mêmes de la manière dont ils entendent utiliser la flexibilité qu’on leur octroie. La joignabilité permanente et le travail durant le temps libre doivent, en revanche, être évités. La culture de l’entreprise et l’exemplarité des cadres jouent un rôle important à cet égard.

Comment les travailleurs peuvent-ils se protéger eux-mêmes?

Au niveau personnel, la réduction de l’utilisation des TIC à des fins professionnelles pendant le temps libre, un cloisonnement émotionnel plus fort par rapport au travail et le sport peuvent être utiles. Si nécessaire, des formations à l’autogestion peuvent aider les collaborateurs à gérer leurs propres ressources de manière appropriée.

Niklas Arn