Cultivons la concordance!

Sur le plan scientifique, la concordance désigne «l’apparition concordante d’une ou de plusieurs caractéristiques au sein d’un groupe de personnes donné». Cependant, la notion de concordance peut revêtir une autre signification dans le domaine politique: la concordance mathématique découle des rapports de force dans l’organisation, tandis que la concordance de fond repose sur l’existence de valeurs communes, d’objectifs partagés et de positionnements similaires sur des questions importantes.

Indépendamment de cet aspect, tout système de concordance divise le pouvoir entre le plus grand nombre possible d’acteurs: il cherche à impliquer le plus grand nombre possible de parties concernées dans le processus décisionnel et à constituer une base pour favoriser les solutions consensuelles. Le but recherché est d’établir un accord de fait, ou du moins conscient, pour atteindre un objectif commun.

Dans la démocratie de concordance, les droits populaires exercés par le biais des référendums et des initiatives permettent à l’opposition d’avoir une influence considérable. Cette influence est telle qu’elle pourrait théoriquement paralyser le gouvernement et le Parlement. Pour éviter un tel cas de figure, des forces centrifuges sont également intégrées dans les compétences décisionnelles – au niveau du pouvoir: cela renforce l’intérêt de maintenir des rapports stables. Cette configuration accorde donc aussi une certaine influence aux acteurs extérieurs.

Le pouvoir revient à la partie qui peut user de son influence le plus tôt possible. Le simple choix des personnes ou des groupes qui seront inclus ou exclus prédéfinit déjà les structures de pouvoir: c’est à ce moment que l’on détermine quelles parties auront la possibilité de privilégier leurs exigences dans les négociations pour définir l’objectif commun.

Voilà pourquoi ces négociations sur le fond devraient se dérouler sur des bases neuves pour chaque décision. Malheureusement, la réalité politique suisse est bien différente. Très souvent, les acteurs politiques négocient des services et des contreparties mutuelles qui évoquent les marchandages d’un souk oriental. La logique qui prévaut est la suivante: «Si tu appuies ma requête sur le thème A, j’appuierai ta requête sur le thème B.» Et ces tractations portent sur des sujets qui n’ont parfois aucun lien entre eux. C’est ainsi qu’apparaissent des distorsions politiques, qui sont précisément ce que le principe de concordance cherche à éviter.

La politique suisse devrait faire confiance à son système de pouvoir fondamentalement équilibré, qui accorde une voix à chacun sans qu’aucun ne tente d’obtenir des avantages supplémentaires au moyen de marchandages de pouvoir assez connus provenant d’un autre système. Dans un système de démocratie directe, l’influence devrait aller de pair avec la transparence et l’intégrité. C’est à cela que sert la concordance.»

Thomas Weibel